Je fais un retour dans le temps lorsque, le 18 juin à 10h21 précises, le sol de l’estuaire du Saint-Laurent a bougé sous nos pieds. Un séisme de magnitude 4,4 sur l’échelle de Richter, selon les données de Séismes Canada, a secoué l’Est-du-Québec depuis un point situé à une vingtaine de kilomètres au nord-nord-est de Mont-Joli, quelque part sous les eaux froides du fleuve.
Rien de catastrophique. Aucun dégât matériel n’a été rapporté et la vie a repris son cours normal quelques minutes plus tard. Mais, la secousse a voyagé loin. On l’a ressentie jusque dans la Baie-des-Chaleurs, que ce soit à Bonaventure, à Saint-Omer, à New Richmond, où des employés de l’hôtel de ville ont vu trembler leurs cadres et leurs classeurs.
Un analyste sismique de Ressources naturelles Canada, Christopher Boucher, a confirmé que l’événement avait été enregistré par plusieurs stations régionales, offrant de précieuses données sur une activité sismique que l’on sous-estime trop souvent dans cette portion du Québec.
Un épicentre chargé d’histoire
Ce qui frappe, quand on pose les coordonnées de ce séisme sur une carte, c’est la proximité troublante de son épicentre avec un lieu chargé de mémoire. À quelques encablures de là, par 48,45° de latitude nord et 67,59° de longitude ouest, gît depuis plus de 70 ans l’épave du B.F., le navire des frères Bernier des Méchins. C’est dans la nuit du 13 au 14 mai 1952, par gros temps, que ce petit caboteur chargé à pleine capacité de bois de pulpe a sombré à une centaine de mètres de profondeur, à quelques kilomètres au large de Baie-des-Sables.
Les dix membres d’équipage, dont les trois frères propriétaires, Charles-Noël, Georges-Énoch et Réal Bernier, n’ont jamais été revus. Aucun signal de détresse n’a été lancé. Il aura fallu attendre 2006 pour qu’une expédition de reconnaissance, menée avec des caméras téléguidées, retrouve enfin l’épave et referme un peu cette longue plaie.
C’est cette histoire que raconte l’auteur Louis Blanchette dans son livre Disparus en mer, un ouvrage qui documente moins le naufrage lui-même que le silence qui l’a suivi pendant plus de 50 ans : hypothèses confuses, versions contradictoires, une mémoire collective refusant obstinément de se refermer sur ses zones d’ombre.
Or, lors d’une récente entrevue avec le journal, M. Blanchette a soulevé une question toute simple : la secousse de juin a-t-elle pu faire bouger l’épave, la faire verser un peu plus sur son flanc où elle repose depuis 1952? Personne ne peut encore répondre avec certitude. La question demeure donc entière.
Quand la géologie croise la mémoire d’un drame
Il y a quelque chose de vertigineux à imaginer que les mêmes forces telluriques qui font trembler nos maisons aujourd’hui puissent aussi, à des dizaines de mètres sous la surface, redessiner le repos d’un navire disparu depuis trois générations. La science sismique et la mémoire régionale se rencontrent rarement d’aussi près. Pour les plongeurs d’épaves qui rêvent depuis longtemps de descendre vers le B.F., l’invitation de Louis Blanchette n’est pas anodine : et si le fleuve, en tremblant, avait légèrement redistribué les cartes?
L’Est-du-Québec n’est pourtant pas une terre étrangère aux tremblements de terre. La zone sismique de Charlevoix-Kamouraska, un peu plus en amont, figure parmi les plus actives du Canada et le couloir du Saint-Laurent, avec ses failles anciennes, continue de libérer des tensions accumulées. Un séisme de magnitude 4,4 reste modeste à cette échelle. Mais il suffit, visiblement, à faire vibrer bien plus que des vitres et des classeurs de bureau : il peut aussi faire vibrer l’imaginaire des passionnés d’histoire maritime ou de chasseurs d’épaves.
Au fond, ce séisme plutôt anodin sur le plan des dégâts nous rappelle une chose simple : le Saint-Laurent n’a jamais fini de raconter ses mystères. Sous sa surface tranquille dorment des drames, des silences et, désormais, une question suspendue entre la géologie et une épave qui dort depuis 72 ans. Reste à savoir qui, un jour, ira vérifier.
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